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 Résultats du concours 2011 - Le vainqueur est...

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Aramis
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MessageSujet: Résultats du concours 2011 - Le vainqueur est...   Mer 29 Juin - 5:48

Nous avons reçu 14 nouvelles dont deux ont été exclues pour cause de non-respect du règlement.

Je tiens à remercier tous les auteurs ayant participé et mes collègues du Comité de lecture : Relics, Mino, Karibou, Sly et ze poulpe.

La nouvelle gagnante sera publiée sur les blogs de chacun des membres du Comité, diffusée dans leurs communautés de blogs ainsi que dans celles de leurs partenaires et sur Facebook et Twitter.



Les deux premières nouvelles se tiennent dans un mouchoir de poche mais la dure loi du concours veut qu'il y ait un vainqueur. Par conséquent, le texte intitulé "James Day" et écrit par Patrick Cialf est le grand gagnant des Joutes de l'Imaginaire 2011 ! Le thème choisi par l'auteur est le B. Civil War. Bravo à lui et merci pour cette nouvelle, délicieux mélange d'uchronie et de Fantasy que je vous propose à présent de lire.

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________

James Day

(de Patrick Cialf)
Texte lauréat du concours de nouvelles “Les Joutes de l’Imaginaire 2011”








Le général Leifsen abaissa lentement la longue-vue. A cette distance, les uniformes bleus des soldats de l’Union se confondaient presque avec le brouillard matinal. Mais un vieux chef de guerre comme Leifsen ne pouvait pas se méprendre sur ces va-et-vient d’estafettes, ces lignes de pionniers creusant de nouvelles positions, ces longues files de bœufs gras traînés vers les bastions.



– Messieurs, il semble que notre estimé confrère De Groot ait posé sa bouteille de genièvre et se prépare à l’action. Il est temps de…



– Quand vous dites « Messieurs », cela me comprend aussi, général ?



– Oh ! Excusez-moi, Miss Nightingale. Je ne vous avais pas entendu venir. Heureux de vous avoir parmi nous.



Le général, avec une courtoisie très suédoise, déposa un baiser sur la main gantée de la Mère. Malgré son statut de prisonnière, l’Anglaise faisait l’objet d’une attention constante du général confédéré. La galanterie n’était pas seule en cause : les Covents n’avaient toujours pas décidé de leur attitude vis-à-vis de la Confédération, et la bataille de ce jour serait peut-être décisive.



– Comment voyez-vous la journée d’aujourd’hui, général ?



– Le dispositif ennemi ne me semble pas très différent de celui de Goedhuysburg. La dernière fois, nos troupes ont chargé héroïquement et se sont heurtées à un véritable mur de feu. C’est une erreur que je ne referai pas. Messieurs, à vos postes !



Les officiers montèrent en selle et se dispersèrent vers les différents secteurs de ce qui allait être le champ de bataille. Leifsen sur sa jument, Miss Nightingale sur sa mule suivirent un chemin couvert. Les soldats en gris se levaient de leur tranchée pour crier : « Vive le général Leifsen ! »



– Ils sont bien maigres, général, dit l’Anglaise. Et la plupart ont un teint maladif. Vous ne le voyez pas ?



– Peu importe, Miss. Ils sont une nation de héros, les fils des soldats de Gustave-Adolphe et de Charles XII. Ils se battront, qu’ils soient bien portants ou malades ou même… Enfin, vous verrez. Les Yankees vont avoir une surprise.



– Vous espérez faire durer cette guerre éternellement ? Cela fait cinq ans que la Confédération du Vinland affronte les Provinces-Unies de l’Ouest, et nous n’en voyons toujours pas l’issue.



– Faut-il toujours que ce soient les sorcières qui nous interrogent sur l’avenir ? Regardez, nous arrivons.



En effet, le chemin débouchait au-dessus d’une ligne de longs bâtiments, en partie effondrés, avec des traces de feu sur les murs : les anciens hangars d’Appomattox. Il y avait eu là une ancienne usine de Drachenwerk, une des rares tentatives vinlandaises dans ce sens, qui avait échoué à cause des maladies. Des centaines de travailleurs à la peau verdâtre, avec des pelles, des pioches et des brouettes, s’affairaient autour de tas de déblais. Plusieurs se retournèrent vers les visiteurs, ôtèrent poliment leurs bonnets et leur adressèrent un sourire de leurs grosses dents.



– Et on prétend que nous maltraitons nos esclaves… Vous voyez, Miss Nightingale, tous ceux-là sont volontaires pour creuser nos tranchées et entretenir nos entrepôts. S’ils refusaient de servir, croyez-vous que nous pourrions les employer ainsi ?



– Vous risqueriez-vous à leur confier des armes ?



– Ne dites pas de bêtises. Est-ce que vous accepteriez un Troll dans vos Covents ? Mais vous allez voir beaucoup plus étonnant…



Les déblais formaient maintenant une muraille presque continue de plusieurs centaines de mètres de long. Le bruit montant de l’autre côté était de plus en plus intense, et on entendait à peine les appels de clairons et les piétinements de bottes qui, derrière eux, annonçaient les préliminaires de la bataille. Une terrasse était aménagée en hauteur sur la masse des déblais. Le général, son invitée et leur escorte pouvaient y accéder avec leurs montures. Une fois en haut, ils virent en dessous d’eux un énorme gouffre. Le fond était aménagé à plat, en pente douce, et débouchait sur une ouverture vers le nord-ouest. Des formes difficilement identifiables se déplaçaient sur le fond, et il fallait un moment pour s’apercevoir que les fourmis minuscules qui passaient entre elles étaient des esclaves à la peau brunâtre. Une des formes se dressa et déploya autour d’elle deux gigantesques membranes…



– Grande Mère ! murmura l’Anglaise.



Deux, trois, vingt géants ouvraient leurs ailes membraneuses. Tous les esclaves se précipitèrent avec des cris aigus vers les parois du gouffre. Quelques-uns ne furent pas assez rapides et périrent écrasés tandis que les créatures colossales prenaient de la vitesse. Lourds de plusieurs tonnes, ils auraient été incapables de s’élever sans élan. Leurs os blanchis luisaient d’un éclat sinistre dans la lumière matinale, et leurs ailes membraneuses, d’une pâleur spectrale, n’évoquaient en rien l’éclat chaud et doré des dragons vivants.



– Si vous voulez me suivre, Miss Nightingale… C’est là que les choses vont devenir intéressantes. Lieutenant, veuillez donner une longue-vue à notre invitée.



L’autre côté de la terrasse s’ouvrait sur la plaine d’Appomattox. Miss Nightingale était myope et il lui fallut un moment pour adapter l’objectif à sa vue. Elle distingua les lignes bleues des Yankees, les « Jeannots », selon le sobriquet hollandais que les Confédérés donnaient à leurs adversaires. Au-dessus des lignes de piques et de baïonnettes flottaient les étendards des Provinces de l’Union, Nieuwe Amsterdam, Maschadschuyset, Oranien Ijsel, et des bouffées de fumée qui indiquaient des tirs de canons à poudre. Curieusement, aucun bruit n’arrivait jusqu’à eux. Elle chercha les masses ailées des dragons-squelettes et les vit qui s’approchaient à toute vitesse vers l’aile nord des lignes unionistes. Ils piquèrent sur les bastions d’où sortaient les dragons à feu, lourdement caparaçonnés et encore alourdis par la digestion d’un plein troupeau de bœufs. Ceux-ci ouvrirent leurs ailes et les agitèrent faiblement, cloués au sol par la terreur autant que par leur masse. Ils se tournèrent dans tous les sens, l’un d’eux lâcha son panache de flamme au hasard, calcinant un bataillon de fantassins bleus. La panique commença à gagner les hommes aussi bien que les dragons, les balles mitraillaient les dragons-squelettes sans les ralentir le moins du monde, et quand ils s’abattirent sur les batteries de canons à poudre et que l’une d’elles explosa, ce fut le début du sauve-qui-peut. Miss Nightingale sentit alors une vibration dans son échine, et sa mule se mit à agiter sa tête avec un braiment plaintif. Une puanteur atroce se répandait autour d’elle. Elle éternua, ce qui lui fit baisser involontairement sa longue-vue, et elle se tourna vers les lignes confédérées. Le général Leifsen riait, et l’Anglaise, une fois de plus, invoqua la Grande Mère de Toute Vie devant un spectacle plus atroce que celui des dragons-squelettes. Des milliers de silhouettes en uniformes en lambeaux, armées de longues faux et brandissant des étendards noirs, marchaient d’un pas raide et cadencé vers l’aile sud de l’armée unioniste, encore épargnée. Miss Nightingale avait vu bien des spectacles horribles dans les hôpitaux du front, mais rien de comparable à ces lignes de morts-vivants, marchant droit devant eux avec leur chair pourrie et grouillante de vers.



– Vous voyez, Miss, je vous disais que les Yankees auraient une surprise. Ils ont cru qu’ils auraient le dernier mot en envoyant contre nous des dragons à feu, eh bien c’est leur tour.



– Vous êtes fou ! Cette guerre est monstrueuse ! Comment pouvez-vous recourir à la magie de la Mort ?



– Et eux, est-ce qu’ils se gênent pour bombarder nos villes et nous affamer par le blocus? Ils n’ont que ce qu’ils méritent !



– Qui vous a donné ces sortilèges ? L’Europe avait ordonné un embargo sur toutes les techniques de nécromancie.



– Bah ! Vous le saurez tôt ou tard. Nous avons conclu un arrangement avec les sorciers vaudous d’Haïti. Ils nous ont envoyé des conseillers en zombies. En échange, nous leur cédons la Floride pour en faire une république en leur faisant cadeau de nos esclaves noirs. Bientôt, nous n’aurons plus besoin des Noirs, puisque l’Europe nous vend ses Trolls et ses Gobelins… Mais regardez plutôt.



Les zombies en gris avançaient toujours. Certains arrivaient déjà à portée de tir. Les salves des Yankees les criblaient sans les arrêter. Plusieurs continuaient d’avancer, clopin-clopant, en s’appuyant sur la hampe de leur faux, laissant derrière eux des jambes et des bras arrachés et déjà putréfiés. Des régiments vivants de soldats confédérés marchaient derrière eux, et la plupart des hommes avaient mis un foulard humide sur le nez pour se protéger de la puanteur. Mais, avant même qu’ils n’arrivent au contact, les hommes en bleu étaient en pleine débandade. Les dragons-squelettes, ayant fini la poursuite de l’aile nord, revenaient vers l’aile sud en décrivant de grands cercles.



– Croyez-moi, Miss, nous n’avons jamais voulu cette guerre. Ce sont les Provinces-Unies qui nous y ont contraint en étouffant notre économie avec leur commerce et leur Drachenwerk. Aurions-nous dû renoncer au travail des esclaves, comme ils nous le demandaient, alors que l’énergie fournie par les dragons leur donnait un tel avantage ? Nous ne sommes pas des marchands, nous sommes des gentilshommes, et si on cherche à nous rabaisser…



Miss Nightingale n’écoutait plus : elle avait dégringolé de sa monture et elle se mit à genoux pour vomir dans le fossé. Le général fit signe à un officier de son escorte.



– Lieutenant, conduisez Miss Nightingale à l’arrière et veillez à son confort. J’ai encore des instructions à donner.



Un jeune homme à la mince barbiche blonde descendit de selle pour aider la Mère, lui donna à boire de sa gourde et l’aida à remonter sur sa mule. Lui-même marcha devant en tenant les brides des deux bêtes, la mule et son propre cheval. Il faillit plusieurs fois trébucher avec ses longs éperons. Ils arrivèrent aux tentes de l’intendance et, avec des paroles courtoises, il l’aida à mettre pied à terre. Tout en parlant, il était passé du suédois à l’anglais, un anglais curieusement maniéré. Il disait « you » au lieu de « thy », à la manière des vieux poètes comme Shakespeare, et elle avait d’abord eu le réflexe de se retourner pour voir s’il parlait à d’autres personnes.



– Nous y sommes. Vous allez pouvoir vous reposer un peu. Je reconnais que le spectacle était assez rude. J’ai assisté aux premiers exercices de cette technique, et j’avoue que ma première réaction a été exactement la même que la vôtre… A quoi pensez-vous, Miss ?



– Si ce n’est pas indiscret, je me demandais d’où venait ton accent ?



– Cela ? De l’anglais, tout simplement… Lieutenant William Fitzroy, pour vous servir. Je descends d’une des familles de Cavaliers qui ont trouvé refuge en Walkyria au temps où elle s’appelait encore la Virginia. Les derniers fidèles du roi Jacques.



Miss Nightingale fronça les sourcils. Aucune sorcière n’aimait qu’on évoque le vieux tyran, qui avait fait pendre tant des leurs et écrit de sa main un traité contre la sorcellerie.



– Je remercie la Grande Mère de nous avoir libérés du roi Jacques, même si ce fut par des voies aussi brutales. Sans le James Stuart’s Day de Guy Fawkes et la Guerre Civile, nous serions peut-être aussi devenus une puissance conquérante et impérialiste, et ce sont les Anglais qui auraient colonisé l’Amérique, plutôt que les Hollandais et les Suédois. Au lieu de cela, nous avons pu nous consacrer aux arts de la paix.



– C’est un point de vue. Vous avez tellement amélioré les soins à l’accouchement que vous n’arrivez plus à nourrir tous vos enfants et qu’ils doivent migrer outre-mer. Et c’est fâcheux pour nous, car ce sont vos migrants anglais qui entretiennent l’hostilité de l’Union envers la Confédération. Je sais que l’Angleterre a de la sympathie pour les Unionistes parce qu’ils ont reçu beaucoup de migrants anglais, sans parler des Elfes et des Lutins. Mais si vous étiez réaliste, au lieu de vous laisser influencer par ces pauvres diables qui brûlent chaque année le mannequin du roi Jacques dans les rues de Nieuwe Amsterdam…



– Je ne suis pas ici pour être réaliste, je suis ici pour soigner les malades et les blessés. Ton général a décidé de me garder contre mon gré, mais…



Un terrible rugissement tonna autour d’eux. Un souffle ardent balaya la tente, emportant la toile et faisant craquer les mâts, et les jeta à terre comme des brindilles. Miss Nightingale mit un petit moment à retrouver ses esprits et s’aperçut que le corps du lieutenant était allongé sur ses seins. Elle se dégagea, un peu gênée : heureusement, le jeune homme était inconscient et ne se vanterait pas de cette aventure… Le dos de sa tunique était un peu brûlé, mais il ne semblait pas avoir de blessure grave. Elle chercha dans sa musette un flacon de liqueur de menthe et lui en fit boire une gorgée.



– Lieutenant ? Lieutenant Fitzroy ? Tu m’entends ?



– Les Yankees… Où sont-ils ? Le combat…



– Il n’y a pas de Yankees en vue. Tu ferais mieux de rester à terre, tu risques de prendre une balle.



– Mon cheval ! Un royaume pour mon cheval !



– Ce n’est pas le moment de citer Shakespeare. Tu tiens à peine debout… Attention !



En tentant de se relever, le lieutenant trébucha de nouveau sur ses éperons et Miss Nightingale dut le retenir. Elle avait été protégée de l’explosion par le corps du lieutenant, mais lui était encore commotionné et roulait des yeux égarés. Elle réussit à le faire rasseoir. Un Troll arriva vers eux en traînant les pieds, une bêche sur l’épaule. Il grogna en suédois-rotvälska :



– Miiistr lieututut, il a blessé ?



– Je ne crois pas. Je vais le soigner. Que s’est-il passé ?



– Miiistr serjuj il dit feu brûler sur canon à poudre, il dit hacher en chair à saucisse foutu bâtard Yankee faire ça. Mais serjuj il pas trouver foutu bâtard.



Miss Nightingale soupira. Malgré sa bienveillance naturelle envers toutes les créatures vivantes, elle avait toujours autant de mal à s’habituer à la grossièreté de langage des Trolls et Gobelins. Certains humains étaient presque gobelins sous ce rapport, mais ce n’était pas une excuse.



– Ton sergent va s’en occuper. Peux-tu m’aider à porter le lieutenant à l’abri ?



– Miiistr Madam commander, Troll servir.



– Enlève-lui ses bottes, pour commencer… Voilà… Maintenant, prends-le par les épaules, moi par les jambes, et…



Un peloton de soldats en habit gris passa à toute vitesse, baïonnette au canon. Ils durent s’écarter précipitamment. Un sous-officier grand et massif, peut-être le sergent du Troll, criait pour rallier ses hommes, mais personne ne semblait l’écouter. Au loin, des lignes de fantassins tiraient des salves en l’air : un régiment de dragonnets volants avait attaqué le camp confédéré, et c’était sans doute l’un d’eux qui avait atteint la batterie du sergent. Miss Nightingale se dirigea au jugé vers l’hôpital de campagne : l’odeur de potions était perceptible de loin, malgré les odeurs rivales de poudre noire, de crottin et de morts-vivants. Les infirmiers vinlandais connaissaient la sorcière anglaise et respectaient sa réputation. Ils lui tendirent un tablier et le matériel nécessaire pour soigner les blessés. Plusieurs grands brûlés témoignaient de l’assaut dévastateur des dragonnets. Le lieutenant Fitzroy était peu touché en comparaison, et elle l’avait presque oublié, prise par son travail de guérisseuse, quand il se présenta devant elle, le torse bandé, sa veste déchirée jetée sur les épaules.



– Miss Nightingale, je voulais vous remercier pour vos soins. Je suis toujours chargé de veiller sur vous, et je venais voir si vous aviez besoin de quelque chose. Nos troupes ont mis la main sur un dépôt de matériel des Yankees.



– Pour l’instant, quelques barriques de graisse de bœuf seraient bien utiles. La graisse d’ours serait encore meilleure, si les Unionistes en ont en stock. Tout ce qu’ils ont comme pansements, comme pollen et comme herbes du Solstice.



– Je vais demander qu’on vous donne le nécessaire.



– Tu es toujours pieds nus ?



– Ce maudit Troll a emmené mes bottes. Je ne sais pas ce qu’il en a fait.



– Nous n’arrêtons pas de déshabiller des blessés. Infirmier ! Trouvez une paire de bottes pour le lieutenant.



Le lieutenant salua et alla vers sa nouvelle mission. Les blessés et les mourants affluaient de tous les côtés, et l’Anglaise n’avait plus que le temps de les trier et de diriger les plus urgent vers la chirurgie. Les stocks de jusquiame et de belladone s’épuisaient, et d’ici quelques heures, les souffrances des blessés deviendraient atroces.







Le jour se terminait, et l’étoile de Vénus luisait faiblement entre les nuages de fumée, quand Miss Nightingale quitta enfin les tentes de l’hôpital. Elle avait fait son devoir de guérisseuse, elle devait maintenant penser à la seconde partie de sa mission : le rapport pour le Covent. Elle chercha un coin de tranchée désert, et, à sa propre surprise, elle le trouva très vite. Une large partie de l’armée confédérée était soit morte, soit à la poursuite de l’ennemi, elle ne savait trop. Elle sortit de son sac la graisse d’ours et les autres ingrédients empruntés à la pharmacie du camp. Elle dénoua ses cheveux, se dénuda et constata, avec une faible satisfaction, que si elle n’avait plus la fraîcheur de ses vingt ans, sa chair était encore ferme. Elle enduisit méthodiquement sa peau tout en récitant les formules d’hommage à la Mère de Toute Vie.



– Déméter… Diane… Hérodiade… Lilith… Toi qui es Vénus au crépuscule, Lune dans la nuit et Flamme éternelle sous la terre… Donne-moi ta lumière, ouvre-moi tes portes, que je voie l’étendue des ravages causés par les hommes, et, au-delà, que je voie la splendeur de ta création. Donne-moi ta voix, que mon chant réveille les consciences endormies de ceux qui te saccagent.



Elle se sentit s’envoler dans l’air, ses épaules frémissant dans le battement de ses ailes. Un panache d’incendie créait un courant ascendant : elle en profita, en prenant garde à rester à distance de la fumée noire qui l’aurait vite asphyxiée. Elle fila à tire d’ailes vers le nord-ouest, car il lui semblait distinguer une grande circulation d’hommes et de chevaux dans cette direction. Comme elle l’avait pensé, les régiments confédérés avançaient vers le nord-ouest, vers les gués de la Powathan. Sans doute le général Leifsen avait-il l’intention de continuer vers le Tenasi, ou vers Goedhuysburg, pour récupérer les milliers de cadavres laissés par les combats précédents. Pauvres soldats ! Même la mort ne suffisait plus à leur assurer le repos… Les étoiles apparaissaient une à une dans le ciel, et soudain, elle se sentit prise d’un vertige. Ce fut comme si le ciel nocturne l’aspirait. La voûte céleste était de plus en plus noire, et en même temps de plus en plus brillante, le rayonnement des étoiles redoublait d’intensité et leur nombre ne cessait de croître. Une traînée incandescente avançait à toute vitesse dans l’espace obscur, et, avant qu’elle ait pu l’éviter, le sillage de flammes la frôla sans la heurter. Elle reconnut un énorme dragon doré, vingt fois plus grand que n’importe quel dragon qu’elle avait pu voir, avec de longues nacelles de bronze doré accrochées à ses écailles. Sans savoir comment, elle sentit dans ces nacelles les auras d’humains, d’Elfes, de Trolls et d’autres espèces. Elle allait suivre l’immense dragon de feu en direction du disque argenté de la Lune, mais elle entendit une voix dans sa tête :



– Le moment viendra, petit rossignol. Mais pas maintenant, plus tard. Il faut que tu reviennes vers la Terre pour témoigner de ta vision.



– Grande Mère, que dois-je leur dire ? Ils se déchirent dans des guerres insensées. Est-ce le moment de leur parler de dragons de feu ?



– Tu comprendras, mon rossignol. Redescend et va avec ceux qui t’attendent.



Sa vision se dissipa, la laissant seule dans l’air glacial. Elle descendit en tournoyant, essoufflée. Elle jugea bon de revenir vers le camp. Il aurait été stupide de s’attarder pour se faire croquer par le premier corbeau venu. Elle avait suffisamment de vision nocturne, même si le rossignol n’est pas la chouette, pour distinguer les traces du combat : les centaines de cadavres d’hommes et de chevaux, les chariots renversés, les femmes et enfants des villages sortant furtivement, à la nuit tombante, pour fouiller les ruines de leurs fermes incendiées. Ici et là crépitait encore la carcasse calcinée d’un dragon à feu. Elle avait vu bien des champs de bataille, mais elle avait l’impression que quelque chose manquait. Tout d’un coup, elle comprit quoi. Il aurait dû y avoir des centaines de travailleurs, Trolls et Gobelins armés de pics et de pelles, pour enterrer les morts et brûler les fragments épars des morts-vivants. Elle n’en voyait aucun, et au lieu de bûchers, les corps démembrés des zombies continuaient de se tortiller sur le sol. C’était répugnant et dangereux, à cause du risque d’infection. Ce spectacle insolite devait avoir une explication. Pour questionner les soldats, elle n’avait pas d’autre choix que de réintégrer son corps de femme. Elle le trouva allongé dans la tranchée, entouré d’hommes en armes. Dépitée, elle décida d’y rentrer tout de même, avant que ces maladroits ne lui infligent des dégâts. Quelqu’un avait eu l’heureuse idée de couvrir sa nudité avec un drapeau vinlandais, à rune V jaune sur ondes bleues et blanches. Elle éternua, comme toujours, en recouvrant sa forme humaine, avant de s’apercevoir que le général Leifsen se tenait debout devant elle.



– Eh bien, Miss, je me demandais où vous étiez passée. Le lieutenant Fitzroy vous croyait encore dans l’hôpital.



– Général, je vous demande de ne pas punir cet honnête lieutenant. Il…



– Peu importe. Nous avons des soucis plus urgents. Etes-vous en état de nous suivre ?



Elle se releva, toujours drapée dans la bannière, et demanda aux Confédérés de se retourner pendant qu’elle se rhabillait. La galanterie suédoise n’était pas un vain mot, elle trouva ses affaires bien pliées comme elle les avait laissées, et personne ne se retourna pour jeter un coup d’oeil. Elle grimpa sur sa mule, dont le lieutenant lui tendit les rênes avec une révérence, et elle accompagna le général vers la cause de ses « soucis urgents ».







Une longue ligne de chariots bâchés coupait la vallée. En regardant mieux, elle vit qu’ils formaient un cercle autour de l’emplacement du camp confédéré. Des fantassins, fusil en joue, et des artilleurs, la mèche allumée au-dessus du canon, paraissaient se préparer à un assaut. Chose étrange, toutes les armes étaient pointées vers leurs propres chariots. Une étendue inoccupée de deux cents pas les en séparait. Le général Leifsen, seul sur sa monture, s’avança au milieu de l’espace vide.



– Comme vous l’avez demandé, j’ai fait venir Miss Nightingale pour qu’elle négocie avec vous. Mais je vous avertis, et je ne le répéterai pas : si vous lui manquez de respect, je vous fais tous abattre jusqu’au dernier, et peu importent les conséquences !



Il revint vers l’Anglaise et lui fit signe d’avancer à son tour. La mule voulut refuser, mais même une mule n’a pas le dernier mot avec une sorcière anglaise. Dès qu’elle fut à portée de voix des chariots, deux formes sortirent de l’ombre, un lourdaud carré avec d’épaisses mâchoires et un nabot sautillant à grandes oreilles. Un Troll et un Gobelin.



– Je viens pour négocier. Qui vous commande ? Est-ce une mutinerie ? Allez chercher Miiistr Chef.



– Nous chefs. Nous négocier.



Elle mit un moment à comprendre. Le général confédéré l’avait-il fait venir pour négocier avec des Trolls et des Gobelins ? C’était absurde ! Le Gobelin ricana et répéta :



– Nous chefs. Gobelins beaucoup, Trolls beaucoup. Travailler beaucoup pour Miiistr jeneraj. Voulons pas mourir le crève-mort ramasser mrorts-vivanvs. Travailler pour nous et revoir nous compagnes et petits, voilà nous voulons.



– Nous voulons ! Nous voulons ! ajouta le Troll.



Une voix, puis deux, puis dix, cent, mille montèrent des chariots. Elle ne s’était jamais rendu compte qu’il y avait autant d’esclaves avec les troupes confédérées. Tous hurlaient, grondaient, glapissaient, dans un tintamarre épouvantable :



– Nous voulons ! Nous chefs ! Pas crève-mort !



Le vacarme dura une grande demi-heure, et il lui fallut encore quelques minutes pour reprendre ses esprits et recouvrer l’usage normal de son ouïe. Elle demanda :



– Je crois que je comprends. Vous refusez de ramasser les restes de zombies ? Vous craignez d’attraper la crève-mort, c’est ça ?



– Pas la crève-mort ! Travailler beaucoup de saisons pour Miiistr jeneraj, jamais revoir compagnes et petits. Voulons pas mourir crève-mort ! Miiistr jeneraj ramasse crève-morts, pas nous !



– Si vous ne voulez pas travailler, le général vous fera abattre. Il a beaucoup de fusils et de canons. Et il ne plaisante pas.



Le Troll plongea sa main dans sa poche de sa blouse et en tira une botte de cavalerie avec un long éperon. C’est seulement à ce moment que Miss Nightingale reconnut le travailleur qui l’avait aidée à porter le lieutenant. D’un geste théâtral, avec l’éperon, il déchira la bâche du chariot. Une chandelle allumée brûlait dangereusement près d’un tonneau qui portait les lettres runiques SK : poudre à canon.



– Nous chefs. Miiistr jeneraj il tire, nous brûler poudre noire. Plus Trolls, plus Gobelins, plus poudre noire et plus chariots. Et plus manger pour soldadj. Miiistr jeneraj faire la guerre coups de massue comme Trolls et lancer cailloux comme Gobelins. Nous beaucoup petits pour venger nous.



– Je crois que dans ces conditions, le général acceptera de négocier… Je vais lui expliquer vos demandes.



Le général faillit s’étrangler quand Miss Nightingale vint lui expliquer ce que revendiquaient ses travailleurs. Elle n’était guère habituée au jargon rotvälska, et il fallut de nombreuses allées et venues pour éclaircir les points de vue des uns et des autres. Enfin, elle arriva à un exposé à peu près clair.



– Général, voilà où nous en sommes… Vos travailleurs suivent l’armée depuis des années sans jamais revoir leurs familles. Ils demandent leur congé et à rentrer près des leurs. Ils refusent de risquer la mort vivante en touchant de la chair zombifiée.



– Mais comment veulent-ils que j’élimine cette saleté ?



– Il fallait peut-être y songer avant de les sortir de leurs tombes. Je pourrais éventuellement vous aider, mais je vous préviens que les Covents poseront leurs conditions, et elles ne vous plairont pas forcément.



– Dites toujours. Au point où j’en suis, j’aime encore mieux discuter avec les Covents qu’avec des… Enfin, vous voyez ce que je veux dire.



Miss Nightingale connut les heures les plus épuisantes de sa vie. Elle contacta par la pensée les petits Covents de l’Union, et, en utilisant le relais intercontinental du Tertre du Grand Serpent, les Covents majeurs d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande. Les Sœurs des Covents acceptèrent d’envoyer un nombre suffisant de sorcières exercées, avec le matériel nécessaire, pour nettoyer la Walkyria des miasmes de la mort vivante. En échange, le commandement confédéré conclurait une trêve illimitée, et les deux camps se soumettraient à un arbitrage de trois puissances choisies d’un commun accord. Le général Leifsen, à l’issue de cette longue négociation, semblait avoir vieilli de vingt ans.



– C’est la fin de la Confédération. Que devient notre honneur guerrier ? Nous n’avons plus qu’à servir comme employés ou comme balayeurs dans les comptoirs des Yankees.



– Non, général. Vos deux nations sont complémentaires et faites pour s’entendre. Quand nous serons arrivés à cet arbitrage, je vous assure qu’il sera possible de les réunir autour d’un projet commun. Je vous en parlerai à ce moment-là.



– Vous êtes une sorcière et je suis un soldat. Permettez que je rassemble mes hommes et que je les laisse au moins capituler en bon ordre. Au revoir, ma chère.



Le général lui baisa encore une fois la main, remonta en selle et s’en alla sous le soleil matinal. Eblouie par la clarté du jour, Miss Nightingale ferma les yeux et vit, une fois de plus, un sillage de feu qui s’élevait dans le ciel en ouvrant des ailes de dragon.







La dernière semaine avant Beltaine de l’an 259 en style wicca, le 26 avril 1865 en style chrétien, le général Leifsen signa la capitulation des troupes confédérées à Appomattox. Les combats se poursuivirent encore quelques semaines sur les confins du Tenasi et de la Henriade, le temps que les commandants locaux comprennent que les conditions avaient changé, et près d’un an fut encore nécessaire pour éliminer les derniers groupes de zombies errant au hasard à partir des anciennes lignes de front. Miss Nightingale et ses collègues venues d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande eurent beaucoup à faire pour soigner les blessés, puis les victimes des épidémies propagées par les zombies. Selon certaines estimations, ces maladies firent trois fois plus de morts vinlandais que la bataille de Goedhuysburg, la plus meurtrière du conflit.







Et il fallut encore vingt-sept ans après la Guerre de Réunion pour que les Provinces Réunies du Nouveau Monde construisent ensemble en Floride l’énorme base de lancement de Kap Rörvass. Et Mère Florence Nightingale vécut assez longtemps pour voir se réaliser sa vision : un gigantesque Dragon d’or et de flammes, emportant vers le ciel un équipage d’humains et d’Elfes, de Lutins, de Trolls et de Gobelins, et allant explorer, au-delà de l’espace, les royaumes inconnus de la Lune.

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Vous retrouverez les Joutes de l'Imaginaire l'année prochaine. Ce nouvel opus débutera le 21 mars et s'achèvera le 20 juin 2012 au soir.
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